
Dans l’affaire Subnautica 2, le vrai séisme n’est pas seulement le retour du CEO viré, mais le fait qu’un juge vienne de dire tout haut ce que beaucoup de développeurs suspectent tout bas : un grand éditeur a licencié les fondateurs d’un studio racheté pour éviter de leur payer un earnout de 250 millions de dollars, et ça constitue une rupture de contrat.
Derrière ce feuilleton, il y a un mécanisme très classique des acquisitions : l’earnout. Quand Krafton rachète Unknown Worlds, l’accord prévoit un bonus potentiel de 250 millions de dollars pour les anciens actionnaires, indexé sur les performances commerciales de Subnautica 2 pendant une fenêtre bien précise, autour de son lancement en accès anticipé. Tant que cette période n’est pas passée, la tentation est énorme pour l’acheteur de « gérer » le calendrier et la gouvernance pour limiter le risque de devoir sortir un chèque à neuf chiffres.
Selon les décisions de justice synthétisées par GamesIndustry.biz et Eurogamer, le tribunal ne se contente pas d’y voir un conflit d’interprétation. Il constate que Krafton a « rompu l’EPA en licenciant les Key Employees sans cause valable et en s’emparant de façon inappropriée du contrôle opérationnel d’Unknown Worlds ». Pour le juge, « le véritable objectif de Krafton en juin 2025 était d’éviter son exposition financière » liée à l’earnout.
IGN rapporte l’existence d’un plan interne baptisé « Project X », censé redessiner le rapport de force avec les fondateurs, et cite des documents montrant que le CEO de Krafton, Kim Chang-han, a utilisé ChatGPT pour « trouver des idées pour éviter de payer » le bonus, avant d’admettre avoir supprimé les preuves de ces recherches. Ajoutez à cela des discussions Slack autour d’un projet de « prise de contrôle » d’Unknown Worlds, et le tableau est assez clair pour le tribunal : on n’est pas dans la gestion prudente d’un risque, mais dans la recherche active d’un moyen de se soustraire à un engagement contractuel.
En face, Krafton accuse Gill, Max McGuire et Charlie Cleveland d’avoir voulu s’auto-éditer, d’avoir téléchargé des dizaines de milliers de fichiers et d’avoir abandonné leurs responsabilités. Le juge, lui, parle très explicitement d’un employeur qui, confronté à un énorme chèque potentiel, est « incité à fouiller dans l’historique de l’employé pour trouver n’importe quelle raison » de transformer un licenciement économique en licenciement « pour cause ». Et il ajoute : « C’est précisément ce qui s’est passé ici. »

Conséquence directe : la résolution du conseil d’administration du 1er juillet 2025, qui avait évincé Gill, est déclarée « inefficace » dans la mesure où elle porte atteinte à ses droits opérationnels. Le tribunal ordonne sa réintégration comme CEO d’Unknown Worlds, prolonge sa période de contrôle opérationnel d’autant de jours qu’il est resté évincé, et interdit à Krafton de contourner ces droits ou de bloquer le lancement en accès anticipé de Subnautica 2.
Point très concret pour les joueurs : Krafton doit « immédiatement » rendre à Gill l’accès à la page Steam du jeu et cesser toute entrave à l’early access. Selon VidaExtra, la décision verrouille le principe d’une sortie en accès anticipé en mai sur PC et Xbox Series, à une date précise encore à confirmer. Autrement dit, l’éditeur ne peut plus jouer la montre en coulisses pour faire dérailler l’earnout.
Le juge va jusqu’à souligner que c’est bien Unknown Worlds, en tant que studio, qui subit un « préjudice palpable » si rien n’est fait : il est actuellement dirigé par un CEO à temps partiel, Steve Papoutsis, qui pilotait déjà un autre studio (Striking Distance) et, détail qui en dit long, « n’avait jamais joué à Subnautica avant sa nomination ». Des membres clés ont quitté le navire et le lancement en accès anticipé est « mis en péril ».

Les cofondateurs McGuire et Cleveland, eux, ne sont pas formellement réintégrés par la cour, non pas parce que le juge valide leur licenciement, mais parce qu’ils avaient délégué leur autorité à Gill. À lui maintenant de décider s’il les rappelle ou non. C’est une façon de réparer la violation contractuelle sans transformer le tribunal en DRH de remplacement.
Ce jugement ne va pas empêcher les earnouts de continuer à structurer les gros deals de l’industrie, mais il envoie un signal très net : les tribunaux sont prêts à regarder derrière les éléments de langage quand un acquéreur manipule calendrier, gouvernance et motifs de licenciement pour esquiver un paiement. C’est un message pour tous les studios rachetés : les clauses de contrôle opérationnel et de période de test ne sont pas que de la déco.
Il intervient aussi dans un contexte où Krafton, comme le rappelle VidaExtra, affichait sa volonté de faire de l’IA « l’axe central » de ses futurs jeux. Voir le même management utiliser ChatGPT non pas pour prototyper un système de survie, mais pour « brainstormer » sur la manière d’éviter de payer ses créateurs, c’est l’image d’un certain capitalisme du jeu vidéo en 2026 : la techno au service de l’optimisation financière avant d’être au service du design.
La communication officielle de Krafton, citée par PC Gamer, est évidemment beaucoup plus policée : l’éditeur « respecte mais conteste » la décision, rappelle que les demandes de dommages et l’earnout ne sont pas encore tranchés, et insiste sur son « objectif inchangé : livrer le meilleur jeu possible aux fans de Subnautica ». Traduction : la bataille juridique continue, mais impossible de l’avouer trop fort sans entamer la confiance des joueurs.

C’est le point que peu de communiqués aborderont : même rétabli dans ses droits, Gill va devoir piloter Subnautica 2 sous la tutelle d’un propriétaire avec lequel la confiance est rompue, mais avec qui il est contractuellement obligé de « naviguer de bonne foi », comme le souligne le juge. Concrètement, il faudra voir si Krafton joue le jeu sur le marketing, le budget et la roadmap, ou si le conflit se déplace vers d’autres terrains plus subtils.
Pour la communauté, le court terme est limpide : le contrôle créatif et opérationnel retourne chez ceux qui ont défini l’ADN de Subnautica, et l’early access redevient une priorité plutôt qu’un levier de négociation. À moyen terme, la vraie métrique sera simple : Subnautica 2 pourra-t-il atteindre ses objectifs de revenus d’ici septembre 2026 (voire mars 2027) dans un climat aussi chargé, ou ce contentieux aura-t-il durablement fragilisé le studio ?
Un juge vient de forcer Krafton à réintégrer le CEO d’Unknown Worlds, à lui rendre les clés de Subnautica 2 et à prolonger un earnout de 250 M$. La décision acte que les licenciements de 2025 visaient à éviter ce paiement et constituent une violation du contrat de rachat. Reste à voir si, dans ce climat empoisonné, Subnautica 2 pourra convertir ce rééquilibrage juridique en véritable réussite d’early access.
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