Nintendo, brevets Pokémon et USPTO : ce que cette révocation révèle vraiment

Nintendo, brevets Pokémon et USPTO : ce que cette révocation révèle vraiment

Ce n’est pas juste un revers juridique pour Nintendo : la révocation par l’USPTO d’un brevet clé lié aux combats Pokémon est un coup de frein à une stratégie de verrouillage du game design qui inquiétait tout le secteur. Et c’est peut-être la première fois depuis longtemps que le droit des brevets envoie un signal clair à un géant du jeu : tout ne peut pas être privatisé.

  • La totalité des 26 revendications du brevet US 12,403,397 de Nintendo a été rejetée pour manque de nouveauté face à des brevets antérieurs.
  • Le texte visait des mécaniques d’invocation de créatures combattant automatiquement ou sous contrôle du joueur, dans le sillage de Pokémon Écarlate/Violet.
  • La décision fragilise une stratégie plus large de Nintendo et The Pokémon Company pour sécuriser juridiquement le “genre Pokémon”, dans un contexte de tensions avec Palworld.
  • Un second brevet obtenu en 2025, lui, reste en vigueur et pourrait encore peser sur les concurrents des jeux de “créatures à collectionner”.

Quand Nintendo essaie de breveter du game design

Replaçons le décor. En septembre 2025, Nintendo et The Pokémon Company décrochent aux États-Unis deux brevets très commentés. Le premier, le n° 12,403,397, porte sur un système où le joueur peut invoquer automatiquement un compagnon pour combattre à sa place ou en parallèle, avec différents niveaux de contrôle. Une évolution inspirée notamment du mode « Let’s Go » apparu dans Pokémon Écarlate et Violet.

Sur le papier, un brevet de jeu vidéo doit protéger une mise en œuvre technique précise, pas une idée générale comme « invoquer des créatures qui se battent pour vous ». Dans la pratique, le texte de 12,403,397 était rédigé de manière assez large pour créer, selon l’activiste spécialisé en brevets Florian Müller, une « zone d’incertitude juridique massive » autour de tous les jeux mélangeant capture, invocation et combat de compagnons. Autrement dit : même si Nintendo ne possédait pas le concept, le simple doute pouvait suffire à refroidir des concurrents ou ouvrir la porte à des négociations musclées.

Le timing n’avait rien d’innocent. Depuis 2024, Nintendo et The Pokémon Company sont engagés au Japon dans une procédure contre Pocketpair, le studio de Palworld, sur fond d’accusations de violation de droits liés aux mécaniques de capture de créatures. Pocketpair, de son côté, a discrètement retouché certains systèmes et visuels pour limiter les risques sur le marché américain. Dans ce contexte, voir Nintendo sécuriser aux États-Unis des brevets couvrant précisément des mécaniques « capture + invocation + combat » ressemblait moins à une simple protection de propriété intellectuelle qu’à une fortification autour du trône Pokémon.

La question qu’un journaliste poserait au directeur juridique de Nintendo est limpide : essayez-vous de protéger une technologie, ou de rendre juridiquement toxique tout un genre de jeux inspirés de votre formule ?

Ce que l’USPTO a vraiment dit en révoquant le brevet

Début avril 2026, changement de décor : après réexamen, l’office américain des brevets (USPTO) annule de fait le brevet 12,403,397. Selon les documents cités par plusieurs médias spécialisés européens, l’examinateur John A. Squires rejette les 26 revendications du brevet en s’appuyant sur des « antériorités » – des brevets plus anciens décrivant déjà des systèmes similaires.

Parmi ces antériorités figure notamment un brevet de Konami concernant l’invocation de personnages ou de compagnons contrôlés par l’IA pour combattre à la place du joueur. Autrement dit, non seulement l’idée générale existait déjà, mais certaines mises en œuvre techniques que Nintendo présentait comme innovantes avaient été décrites ailleurs, parfois depuis des années.

Pour les non-juristes : un brevet doit être à la fois nouveau et non évident pour un spécialiste du domaine. L’USPTO estime ici que ce que Nintendo revendiquait n’atteint pas ce seuil. Si des mécanismes proches existent dans d’autres jeux ou dans des brevets antérieurs, on ne peut pas redéfinir tout ça comme une « invention » simplement parce qu’on l’a mis dans un contexte Pokémon.

Concrètement, la décision de réexamen rend les revendications inapplicables dans l’immédiat. Nintendo dispose encore d’un délai (en général deux mois) pour répondre, tenter de restreindre la portée des revendications ou faire appel devant la juridiction interne de l’office. Mais même si le constructeur parvient à sauver quelque chose, le signal envoyé est clair : la barre de ce qu’on peut breveter en matière de mécaniques de jeu vient de remonter d’un cran.

Un répit pour Palworld… et pour tous les “jeux à créatures”

Cette révocation change-t-elle la vie des développeurs du jour au lendemain ? Non. Mais elle desserre une contrainte potentielle. Tant que 12,403,397 était en vigueur, tout studio planchant sur un RPG avec capture de monstres, invocations automatiques et combats simultanés avait une raison de plus de regarder ses lawyers dans le blanc des yeux.

Dans le cas de Palworld, la situation reste surtout judiciaire au Japon, mais la présence de brevets agressifs côté américain donnait à Nintendo un levier supplémentaire, même sans procès : pression en coulisses, menaces implicites, accords de licence « préventifs ». C’est exactement ainsi que fonctionnent depuis vingt ans les guerres de brevets dans la tech : on dépose large, on laisse planer l’ombre du contentieux, et on monétise l’incertitude.

Voir l’USPTO démonter point par point un brevet aussi large est donc une bonne nouvelle pour tous ceux qui considèrent que le game design doit rester un terrain d’expérimentation, pas un champ de mines juridique. D’autant que la décision s’appuie sur un constat simple : l’industrie invente souvent collectivement. Konami, Nintendo, Capcom, et d’autres ont tous joué avec l’idée d’alliés IA, de mascottes qui combattent pour le joueur. Personne n’a « inventé » à lui seul l’idée d’un compagnon qui se bat à votre place en 3D temps réel.

Attention toutefois à ne pas lire cette affaire comme un désarmement unilatéral : le second brevet obtenu en 2025 par Nintendo et The Pokémon Company, le 12,409,387, sur le passage fluide entre différentes formes de déplacement (monture terrestre, vol, etc.), reste, lui, valide. Là encore, certains y ont vu une arme potentielle contre des jeux comme Palworld qui misent sur des créatures faisant office à la fois de compagnons de combat et de montures.

La vraie question : jusqu’où Nintendo veut-il pousser le droit des brevets ?

Depuis l’ère 8 bits, Nintendo a toujours protégé férocement ses licences : poursuites contre les sites de ROMs, interdictions de tournois Smash non autorisés, chasse aux fangames… Rien de nouveau. Ce qui change avec ces brevets Pokémon, c’est le terrain : on n’est plus seulement sur le droit d’auteur ou la marque, mais sur la tentative de s’approprier des briques entières de game design via le droit des brevets.

Pour l’instant, l’USPTO vient de rappeler une limite : on ne privatise pas une mécanique largement explorée par le marché au prétexte qu’on l’a intégrée à la franchise la plus lucrative du medium. Mais tant que d’autres brevets restent en place, la stratégie globale ne semble pas remise en cause. Nintendo teste les contours du système, pousse aussi loin que possible, et ne recule que lorsqu’un régulateur lui tape sur les doigts.

C’est ce pattern-là qu’il faut nommer : l’usage du droit des brevets comme outil de contrôle de genre, pas seulement de protection d’une licence. Si demain chaque détenteur d’une grande franchise parvenait à faire breveter la combinaison précise de mécaniques qui fait son sel, le paysage deviendrait vite impraticable pour les studios indépendants et les challengers.

La métrique à surveiller, désormais, sera double : d’une part, la réaction de Nintendo (appel, dépôt d’une version restreinte du brevet, communication publique ou silence radio) ; d’autre part, le comportement de l’USPTO sur le reste du portefeuille de brevets de gameplay, chez Nintendo comme chez les autres. Si 12,403,397 devient un précédent cité pour recadrer d’autres demandes trop larges, cette affaire aura eu un impact bien au-delà de Pokémon.

À surveiller

  • La décision de Nintendo dans le délai de réponse à l’USPTO : acceptation de la révocation, tentative de sauvetage partiel ou appel formel.
  • D’éventuels ajustements ou contestations autour du second brevet 12,409,387, qui reste une arme potentielle sur les mécaniques de montures et de vol.
  • L’évolution du contentieux Nintendo / The Pokémon Company vs Pocketpair au Japon, et l’éventuelle ouverture d’un front judiciaire aux États-Unis.
  • La manière dont d’autres acteurs (Sony, Tencent, grands éditeurs mobile) ajustent leurs propres stratégies de brevets de gameplay après ce rappel à l’ordre.

TL;DR

L’USPTO vient de révoquer le brevet 12,403,397 de Nintendo sur une mécanique d’invocation de créatures combattantes, jugeant ses 26 revendications non nouvelles face à des brevets plus anciens, dont un de Konami. Cette décision met un coup d’arrêt à une tentative de verrouiller juridiquement des éléments de game design au cœur du “genre Pokémon”, dans un contexte de tensions avec Palworld. Le vrai enjeu désormais est de voir si cette affaire restera un incident isolé ou le début d’un recentrage global des brevets de gameplay autour de vraies innovations techniques.

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Lan Di
Publié le 03/04/2026
8 min de lecture
Actualité
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