
Quand un RPG au tour par tour français rafle coup sur coup Golden Joystick, Game Awards, D.I.C.E., GDC Awards et désormais BAFTA Best Game, on ne parle plus d’une bonne année : on parle d’un réalignement des planètes entre critiques, pairs et public. Le grand chelem de Clair Obscur: Expedition 33 n’est que le deuxième de l’histoire après Baldur’s Gate 3 – et ce doublé en dit autant sur l’état de l’industrie que sur les qualités du jeu lui-même.
Dans le détail, le parcours est limpide : Clair Obscur: Expedition 33, RPG au tour par tour développé sous Unreal Engine 5 par le studio montpelliérain Sandfall Interactive et publié par Kepler Interactive, a d’abord décroché l’Ultimate Game of the Year aux Golden Joystick (vote du public), puis le Game of the Year aux Game Awards, celui des D.I.C.E. Awards (académie des pros), celui des Game Developers Choice Awards (pair à pair), avant de compléter la collection avec le Best Game des BAFTA Games Awards 2026.
Historiquement, ces cinq gros blocs d’awards ne sont pas faits pour être d’accord. Les mécaniques de vote, les calendriers et les biais géographiques poussent plutôt à la dispersion : on se souvient des années Elden Ring / God of War, ou des périodes où les BAFTA privilégiaient des darlings plus “auteur indé” là où les Game Awards restaient scotchés au blockbuster.
Que le même jeu réussisse à aligner ces plaques tectoniques deux années de suite – Baldur’s Gate 3 sur le cycle précédent, puis Clair Obscur aujourd’hui – signale un changement de régime. On n’est plus dans le compromis arithmétique, mais dans un consensus quasi académique autour d’un archétype : le RPG narratif massif, exigeant, à la fois rétro dans ses systèmes (tour par tour, héritage JRPG) et moderne dans sa mise en scène et sa technique.
La question que peu de gens vont poser aux jurés : dans quelle mesure ce consensus reflète-t-il un vrai appétit des joueurs, et dans quelle mesure il traduit surtout les valeurs actuelles des comités de sélection – longueur, densité narrative, sérieux des thèmes – au détriment d’autres formes de jeu moins “prestigieuses” mais tout aussi structurantes ?

On sait de Clair Obscur: Expedition 33 qu’il coche méthodiquement les cases qui séduisent les jurys depuis quelques années : RPG au tour par tour très marqué par le JRPG, mais produit avec des outils et une direction artistique contemporains ; forte emphase sur la narration, la construction d’univers et les personnages ; utilisation poussée d’Unreal Engine 5 pour des environnements spectaculaires.
Le triplé BAFTA – Best Game, Best Debut Game et Performer in a Leading Role – renforce l’image d’un titre “total”, capable d’aligner craft systémique, mise en scène et jeu d’acteur. La récompense de Jennifer English, déjà remarquée pour son travail dans Baldur’s Gate 3, est un autre symptôme : on est désormais dans une économie où la performance d’acteur devient un vecteur central de prestige, et les jeux qui assument ce virage cinématographique sont objectivement sur-représentés aux palmarès.
À l’inverse, la soirée BAFTA rappelle que tout le monde n’a pas bu la même potion que les GOTY. Avec seulement trois victoires pour dix nominations, Clair Obscur laisse de la place à Dispatch, Ghost of Yōtei, ou encore Kingdom Come: Deliverance II, chacun récompensé sur des segments précis (game design, narration, audio, performances). Le signal : même l’ogre du moment ne peut plus tout rafler, ce qui limite au moins un peu l’effet “aspirateur” des gros GOTY.

Que ce soit un premier jeu, développé en France par une équipe jusqu’ici inconnue du grand public, qui rejoigne Baldur’s Gate 3 dans le club très fermé des Big Five, c’est un autre pan de l’histoire. On est loin des mastodontes historiques de l’Hexagone type Ubisoft ou Quantic Dream : Sandfall Interactive incarne ce fameux créneau “AA ambitieux” que beaucoup de studios européens cherchent à occuper sans toujours y parvenir.
Pour Kepler Interactive, qui s’est construit une réputation de maison d’édition capable d’accompagner des propositions fortes (on pense à des jeux comme Sifu ou Tchia dans son catalogue réel), le message envoyé aux investisseurs comme aux créateurs est clair : oui, il existe un espace économique pour des RPG exigeants, hors des mégabudgets à la Bethesda ou Square Enix, dès lors qu’ils trouvent le bon alignement marketing–critique.
Le revers de la médaille, on le connaît aussi : un tel alignement de récompenses crée instantanément une pression de franchise. La tentation sera immense de transformer Clair Obscur en marque, de figer ce qui n’était peut-être pensé que comme un one shot ou une expérimentation. C’est exactement le piège dans lequel sont tombées quantité d’équipes après un premier succès critique – des années 16 bits aux indés des années 2010.
La vraie question à poser aujourd’hui à Sandfall et Kepler n’est donc pas “comment vous sentez-vous après ce BAFTA ?”, mais : jusqu’où êtes-vous prêts à résister au réflexe de la suite immédiate, du transmedia, du “cinematic universe” ? Le Big Five est une bénédiction créative, à condition de ne pas le laisser dicter tout le reste.

Comme toujours avec les prix, il faut garder en tête ce qu’ils mesurent – et ce qu’ils ne mesurent pas. Le grand chelem de Clair Obscur: Expedition 33 dit beaucoup de sa réception critique, de son impact sur les développeurs et des conversations qu’il a déclenchées. Il ne dit rien, ou presque, de sa capacité à vivre sur la durée, à s’installer en multijoueur, en modding, ou simplement à rester jouable et pertinent face aux patchs, aux extensions et aux concurrents qui arrivent.
On sort aussi de plusieurs années où les GOTY “prestige” n’étaient pas forcément ceux qui dominaient les charts à long terme. L’industrie sait très bien utiliser ce type de palmarès comme argument marketing – surtout dans le segment AA – mais la vraie métrique à surveiller, ce seront les choix concrets des éditeurs dans deux ou trois ans : davantage de RPG au tour par tour ambitieux, ou un simple pic ponctuel suivi d’un retour au statu quo live-service ?
Clair Obscur: Expedition 33 vient de remporter le BAFTA Best Game 2026, complétant un rarissime grand chelem des cinq grands GOTY, seulement réalisé auparavant par Baldur’s Gate 3. Ce consensus massif consacre un RPG français au tour par tour comme nouveau mètre étalon du prestige critique, et confirme le poids croissant des expériences narratives denses dans l’imaginaire des jurys. La vraie suite du feuilleton se jouera dans les choix de Sandfall, de ses imitateurs potentiels et des cérémonies 2027 : est-ce un pic isolé ou le nouveau centre de gravité du jeu vidéo “de prix” ?
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